Dans le Chapitre 7, j’ai dit, et je cite, « j’irai au sous-sol de dépannage dimanche, où ils peuvent apparemment régler ça sans problème ». De quoi parlais-je au juste?
Je vous donne un instant pour y penser.
…
Il s’agissait de la roue tordue de mon « nouveau » vélo (ou du moins, nouvellement acquis). Parce que c’est tout-à-fait sensé d’acheter un vélo avec une roue tordue, pas vrai?? Faut vraiment quelqu’un comme moi pour croire que vouloir c’est pouvoir. Espèce de twit!
Et bien, une roue tordue, ce n’est pas si simple que ça à réparer… Je dirais même que c’EST assez compliqué!!!
Dimanche dernier, je me suis rendue au sous-sol de l’édifice 254 sur Rydsvägen (donc à quelques pas de chez moi), où j’avais eu mot dire que des étudiants offraient un service d’assistance/réparation gratuit. En fait, ils ne réparent pas ton vélo pour toi, mais te montre comment faire (ils ont TOUS les outils imaginables nécessaires), et au besoin, ils vendent des pièces de remplacement au prix qu’ils les ont payées. Pour être très précise, dans cet atelier étudiant, il n’y a pas « des » étudiants qui offrent leurs conseils, mais bien deux étudiants très patients et très dévoués qui assistent les nombreux étudiants qui ont besoin d’aide.
En arrivant sur place, une mauvaise surprise m’attendait : une affiche rouge apposée sur la porte d'entrée de l’édifice annonçait « Sorry, the bike shop is FULL ». Il n’était alors que 19h30, à peine trente minutes après l’heure d’ouverture. Je me suis dit que je préférais me faire renvoyer en personne plutôt que par un bout de papier, sauf qu’en essayant de tirer sur la porte, je me suis rendue compte que ma clé magnétique ne fonctionnait pas ici, et il a fallu que j’attende que quelqu’un arrive pour que je puisse m’infiltrer. Une chance, ça n’a pas été long.
J’ai descendu les escaliers avec mon vélo sur l’épaule, que j’ai d’ailleurs soulevé de peine et de misère puisque l’armature de ce dernier n’est évidement pas en aluminium. J’ai ainsi fait une apparition peu gracieuse dans le corridor qui menait à l’atelier, échappant mon bolide plutôt que le déposant sur ses roues, rougissant légèrement en remarquant les regards inquisiteurs de ceux qui attendaient déjà en ligne et qui étaient témoins de mes acrobaties.
Pourquoi, ô pourquoi ai-je cru qu’il n’y aurait pas de file d’attente ici?! Je ne sais pas où j’avais la tête. Trop, trop optimiste la fille.
Ainsi, j’ai stationné mon vélo au bout de la file pour ensuite me faufiler parmi les gens qui attendaient, question de me rapprocher de la porte pour jeter un coup d’œil à l’intérieur de l’atelier.
C’était le chaos, un vrai chantier de bataille. Il y avait des vélos partout, cordés les uns à côté des autres, laissant à peine quelques centimètres de marge de manœuvre aux propriétaires qui tentaient tant bien que mal de réparer les bobos en se penchant avec vigilance, essayant de se concentrer à la fois sur la tâche à accomplir ainsi que sur la nécessité d’éviter de causer une réaction domino en accrochant le vélo du voisin. Mais les précautions de l’un n’empêchait pas les bêtises de l’autre, et à chaque instant, quelqu’un s’enfargeait dans une roue qui traînaient parterre en essayant ambitieusement d’atteindre un outil placé trop loin, pendant qu’un autre sacrait à voix haute parce que ce dernier l’avait accroché et avait brusqué son mouvement avec les grosses pinces, résultant dans le bris de sa chaîne, et un tel éclat verbal avait soudain surpris et déconcentré celui qui voulait graisser le joint de son pédalier rouillé, s’envoyant conséquemment du liquide huileux partout sur le pantalon… Quel scénario!
Bref, c’était un désordre total et assez peu accueillant. Parmi tous ces individus aux mains crottées de graisse et au front dégoulinant de sueur, il était très difficile de deviner qui aidait qui et donc de savoir à qui s’adresser pour se voir servi.
J’ai patiemment attendu une heure de temps, contemplant un spectacle de vas-et-viens agités se déroulant dans cet environnement contraignant et surpeuplé. J’étais en quelque sorte hypnotisée par les gestes répétitifs, et plus je regardais, plus je trouvais que le tout ressemblait à une espèce de salle d’urgence d’appoint où plusieurs bienfaiteurs acharnés tentaient de raviver des cadavres rouillés et souillés, où les propriétaires dévoués se penchaient, empli d’espoir, sur des carcasses trop longtemps malmenées par plus d’un hiver humide et froid, ou sinon abîmées par une chute peut-être causée par une conduite en état d’ébriété ou une plaque de glace bien camouflée… Chose certaine, ces vélos avaient tous une histoire étoffée à raconter, avec panoplie de cicatrices comme preuves à l’appui.
Enfin, j’ai vu apparaître un garçon qui semblait être un des réparateurs et je l’ai attrapé à la volée alors qu’il sortait dans le couloir (sans doute pour prendre une bouffée d’air frais) pour lui montrer l’état de ma roue. Il a regardé cette dernière avec une moue grave, même embêtée. « It’s complicated », qu’il m’a dit en essayant de poursuivre son chemin. Mais j’ai insisté pour qu’il regarde ça de plus près, ce qu’il a fait avec réticence, puis il a ajouté « I guess it can be fixed, but it’ll take a while ».
Je l’ai laissé partir, habitée paradoxalement d’un sentiment d’inéluctable défaite ainsi que d’un espoir dément.
Lorsque le réparateur est repassé à mes côtés avant de retourner dans l’atelier, il m’a annoncé qu’il m’aiderait un peu plus tard, quand ça serait mon tour.
Mais beaucoup plus tard, quand son regard à croisé le mien juste après que j’eus brûlé son dos de mes yeux chargés d’impatience, il a semblé se souvenir de sa promesse et il est venu me voir en me disant qu’il serait mieux pour moi de revenir le mercredi suivant.
Ah ben merde!
Mais j’étais trop tannée d’attendre pour répliquer, et je suis partie silencieusement en me promettant de revenir très en avance la prochaine fois.
Et c’est ce que j’ai fait.
Le mercredi est donc arrivé, j’ai réglé mon cadran pour faire en sorte de ne pas oublier ma mission, et je suis donc arrivée dans le couloir quinze minutes avant l’ouverture, à 18h45 tapantes. À ma grande joie, la porte de l’atelier était déjà ouverte, m’invitant discrètement à y pénétrer. Alors que je progressais tranquillement dans le couloir, rassurée par l’absence d’autres cyclistes désemparés, la tête d’un jeune homme est soudainement apparue de l’intérieur de l’atelier et j’ai vu qu’il s’apprêtait à fermer la porte. Je me suis alors précipitée vers la porte tel un missile vers sa cible, agrippant fermement mon guidon de sorte à le propulser devant moi et à empêcher le garçon d’accomplir son geste, coinçant ma roue (déjà tordue…) entre la porte et le cadre.
Il a relevé la tête d’un air ahuri, et il était tellement surpris qu’il est demeuré complètement muet. J’ai profité de cet instant de choc pour lui expliquer que je ne voulais que rentrer mon vélo dans l’atelier pour me réserver un coin confortable pour procéder aux réparations. Il m’a répondu qu’ils ouvraient dans quinze minutes.
- Please wait in the hallway.
Et moi de répondre:
- No! I waited more than an hour in vain last Sunday, so this time, I’m going IN!
S’il n’avait pas été Suédois et donc pas aussi poli et timide, il m’aurait sans doute légitimement remis à ma place. Mais le pauvre était bouche bée et bouleversé, et moi, très-très décidée, pour ne pas dire légèrement agressive. J’ai donc facilement gagné la guerre du cadre de porte en m’introduisant dans l’atelier sans lui laisser le temps de répondre. Je pense que la Chine m’a rendue cavalière à force de toujours devoir m’obstiner pour tout…
Alors, il m’a regardé faire sans rien dire, mais son langage corporel et ses yeux criaient bien des choses qu’il est peut-être mieux de ne pas répéter explicitement ici.
Soudain, un nouveau client est apparu en tentant de faire la même manœuvre que moi. Cette fois-ci, l’étudiant n’a pas hésité pour lui fermer la porte au nez et lui dire de revenir dans dix minutes! Hahaaaa!
Il n’a pas voulu m’aider tout de suite, mais n’ayant apparemment rien d’autre à faire durant les minutes précédant l’ouverture, il a succombé à sa passion des réparations (autrement, comment expliquer le désir d’être bénévole dans un atelier comme celui-ci) et a décidé de me rejoindre pour regarder ma roue de plus près.
Il m’a dit de retourner mon vélo à l’envers et d’enlever la roue avant pour qu’on puisse évaluer les dommages correctement.
- How do I take off the wheel?
- You don’t even know how to do that?!?
- Noooooo, that’s why I need YOUR help, from A to Z!
- Hummmmm.
Il n’était pas compliqué d’enlever la roue finalement, je le concède, mais il fallait quand même savoir quels outils utiliser, et savoir OÙ les trouver!
Ayant fait son pronostic, il m’a expliqué que trois solutions s’offraient à moi :
1) Je pouvais tenter de remettre la roue droite en jouant avec la tension dans les rayons;
2) Je pouvais changer la jante au complet (processus terriblement long et complexe puisqu’il faudrait alors enlever le pneu, dévisser tous les rayons pour les enlever, changer la jante, replacer les rayons correctement, et enfin replacer le pneu, procédure qu’il ne croyait pas être en mesure de faire lui-même!);
3) Je pouvais changer la roue au complet.
J’ai choisi l’option 1, celle qui ne coûtait rien, sauf ma détermination et sa patience. Il ne m’a pas explicitement montré comment faire, il m’a seulement dit :
- Use the spoke key to screw or unscrew the spokes where needed.
- Is that English?
- Ooooooooooh my…
Constatant qu’il avait affaire à une vraie-de-vraie novice, il m’a désigné l’outil, puis m’a montré comment m’en servir. Toutefois, j’ai appris à mes dépends que visser un rayon, ce n’est pas comme visser une vis : il faut y aller dans le sens anti-horaire pour visser, et dans le sens horaire pour dévisser!
J’ai essayé de suivre ses instructions, mais quiconque voulait m’observer voyait aussitôt que je ne savais pas du tout ce que je faisais, car je ne comprenais PAS ce qu’il fallait que je fasse. Des instructions plus démonstratives auraient certainement été appréciées.
L’apprentie a dû aller retrouver son maître auprès d’un autre étudiant et de le kidnapper pour qu’il vienne constater son incompétence. Il a jeté un coup d’œil à mes manœuvres et m’a dit :
- It doesn’t seem to be working. Maybe you should hammer the rim.
- Hammer the rim?? Isn’t that the last thing I should do?? Maybe I’m just doing it wrong and you should show me again, you know, in a step-by-step kind of way.
- Who knows about bikes here?
- Fine, whatever, hammer the rim it is.
J’ai installé le pneu parterre, je me suis armée d’un marteau, et les deux mecs en face de moi ont arrêté leurs réparations pour me regarder faire, non pas sans une trace d’amusement dans les yeux.
J’ai commencé par quelques coups timides, mais ça n’a pas été long avant que je me mette à « varger » de frustration en voyant que ça ne changeait rien, sauf pour les indentations que j’étais entrain de créer dans la jante.
Soudain, un Pakistanais s’est mis à hurler contre moi :
- What you do? What you do???
Haletant après un tel excès de colère, je lui ai répondu comme une vraie demoiselle posée, délicate et gracieuse, c'est-à-dire en postillonnant partout comme une forcenée dépravée.
- Can’t you see?? I’M FIXING MY BIKE.
- No! Nooooo! No hammer! Hammer bad! Bad!
- Well… what do you suggest??!!!!
- Wait a moment!
Il est parti en courant pour ensuite réapparaître armé d’Amir, son ami très doué en réparation de vélos.
Amir s’est penché calmement sur le désastre que je venais de commettre, m’enlevant délicatement le marteau des mains, comme si, après avoir réussi à négocier une trêve, il réussissait à déposséder un tueur étourdi par son carnage de son arme-à-feu. Il a replacé le marteau sur le mur en secouant la tête en signe de désapprobation. Dans son anglais cassé, il m’a expliqué qu’il réparait tout le temps ce genre problème dans son pays. Qu’est-ce que c’était que cette histoire de marteau?? On était ici pour réparer, pas pour détruire!
Il s’est installé à côté de moi et m’a expliqué le rôle des rayons dans la jante et l’effet qu’ils avaient sur la roue, assurant son maintien et sa forme grâce à un équilibre dans les niveaux de tension exercés par tous et chacun d’entre eux. Malgré une élocution à moitié intelligible, il a réussi à me faire comprendre à quoi servait le vissage et le dévissage des rayons dans le processus de réparation, me montrant comment la jante redeviendrait droite à force de visser les rayons d’un côté puis de dévisser ceux de l’autre côté dans les endroits où il y avait eu une torsion. Il m’a dit d’y aller par essais-erreurs, et que ça finirait bien par se redresser.
Comprenant enfin ce que je faisais, et concevant déjà mieux la mécanique de la roue, j’étais prête à me mettre au travail sans rouspéter et sans sortir de mes gonds. Ça m’a pris environ une heure, mais le progrès était incroyable. La roue était méconnaissable. Certes, elle n’était pas parfaitement droite (elle ne le serait plus jamais), mais on voyait qu’elle était rescapée à condition de ne pas connaître un nouveau choc majeur!
Remplie de fierté, je suis allée retrouver Amir qui réparait alors une chaîne dans la pièce d’à côté, et je lui ai tapoché le bras jusqu’à ce qu’il lève les yeux vers moi, un peu agacé d’être ainsi dérangé. Mais il a dû lire le contentement dans mon expression faciale et dans mon sautillement sur place, car même si je l’interrompais dans son travail, il s’est levé pour venir voir le résultat final. « You see, no hammer!!! » s’est-il exclamé en constatant l’incroyable rectification.
Je l’ai remercié, il est retourné à sa chaîne, et j’ai replacé ma roue pour ensuite faire une ronde d’essai à l’extérieur. La roue était désormais presque droite, MAIS, le vélo tirait vers la gauche, et je devais forcer considérablement pour le faire avancer en ligne droite.
Je suis retournée au sous-sol, déboulant presque les escaliers encore une fois et bousculant un peu ceux qui attendaient toujours en ligne, puis de retour dans l’atelier j’ai expliqué mon nouveau problème à Amir, qui avait fini de réparer la chaîne de l’autre. Il a agilement retourné le vélo à l’envers et, sans tenter de m’expliquer quoique ce soit, s’est mis à jouer avec la manière dont la roue était vissée à la fourche. Il a fait quelques manœuvres subtiles, puis, sûr de lui, après avoir retourné le vélo à l’endroit, il m’a dit de le conduire pendant trois jours, ce après quoi tout irait mieux. Je l’ai regardé d’un air un peu sceptique, mais il a affirmé que le poids de mon corps corrigerait le problème, et comme pour me punir d’avoir douté ses paroles, il a ajouté « if no hammer perhaps this no problem happen ». Bon-bon-bon. D’accord!
Je suis repartie chez moi, droguée par l’euphorie d’avoir accompli quelque chose avec MES PROPRES MAINS!
Malgré son défaut, j’étais trop heureuse de pouvoir conduire mon vélo. Certes, il est assez gauchiste, mais ça me va, c’est pourquoi je l’ai baptisé Lénine.
Et devinez-quoi, aujourd’hui, c’était le fameux « jour #3 », et Lénine est désormais centriste!!! Quel traître! ;-)
En tout cas, conclusion? Je suis naïve, c’est indéniable, mais pour une fois j’en suis légèrement reconnaissante, autrement, je n’aurais pas eu cette nouvelle anecdote à vous conter, et je ne saurais toujours pas ce qu’est une spoke key!
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