jeudi 26 mars 2009

CHAPITRE 31 - Edinburgh, Jour 1

Imaginez-vous un vieux livre de contes avec une reliure en cuir brun usé, mais finement ciselé, dont la couverture est décorée d’un titre en italique calligraphié couleur or, avec des pages de papier épais et gondolé qui, lorsqu’on les feuillette, craquent comme de vieux os secs et fragiles. Ces pages aux rhumatismes bruyants dégagent une faible odeur d’encre, d’humidité et de poussière, légèrement écœurante mais qui ne vous empêche pas de vouloir vous enfouir le nez dedans et d’aspirer un grand coup, en retenant votre souffle longtemps, comme pour préserver l’effet d’étourdissement qui commence à s’installer en vous. Certaines pages sont graisseuses en raison de toutes les mains qui ont manié ce trésor, et le cuir usé de la couverture est lisse et luisant par endroits. Les images représentent soit des châteaux dont les murs sont décorés de lourdes tapisseries, soit des forêts épaisses et sombres, habitées de personnages et de créatures parfois fades, parfois colorés, parfois magnifiques, parfois grotesques, parfois magiques, parfois malséantes…


Je ne sais pas pourquoi, mais c’est l’impression que me donne Édimbourg. Un vieux livre de conte qui fait rêver. La modernité est manifeste par les chics édifices qui hébergent des magasins raffinés où seuls quelques produits sont exhibés dans de grands espaces, sans la moindre trace de prix. Pourtant la ville transpire l’histoire avec ses nombreux monuments et églises qui parsèment les différents quartiers, ainsi que ces centaines de portes magnifiques qui retiennent mon attention à tous les trois pas que je prends alors que je sillonne les rues sans but précis.


À une extrémité de la Royal Mile (la rue principale) est perché le château d’Édimbourg, qui domine le centre-ville. Il a apparemment inspiré celui qu’on retrouve dans les livres de Harry Potter, J. K. Rowling ayant écrit une partie de ses livres dans le café « The Elephant House », dont certaines fenêtres offrent une vue magnifique sur le château d’Édimbourg. À l’autre extrémité de la rue principale, on retrouve les résidences royales d’Écosse, Holyroodhouse Palace, qui font face au Parlement d’Écosse et dont l’arrière-plan donne sur Arthur’s seat, le plus haut des sommets du Park Holyrood et qui surplombe la ville du haut de ses 261 mètres.


Je me suis rendue en Écosse avec Lubomir, un ami slovaque avec qui j’avais été en Pologne deux semaines plus tôt. C’est un passionné de voyages lui aussi! Nous nous sommes rendus ici grâce à RyanAir, et après avoir pris une navette de l’aéroport jusqu’au centre-ville, nous avons trouvé notre auberge de jeunesse, qui se trouve juste au pied du château. Nous ne l’avons pas vraiment vu et avons eu quelques difficultés à trouvé l’auberge car il faisait déjà nuit noire à notre arrivée et les indications que nous avions imprimées pour trouver notre chemin n’était pas idéales. Une fois installés dans nos chambres respectives, nous nous sommes retrouvés quelques minutes dans le hall d’entrée pour nous donner rendez-vous pour le lendemain matin. Souffrant d’une migraine et de nausées, je n’ai pas tardé à me coucher. Il était encore tôt, mais j’étais si « maganée » que je n’ai à peine remarqué les allées et venues des quinze autres occupantes de la chambre pendant la soirée, me souvenant vaguement que la lumière est restée ouverte une bonne partie de la nuit.


Au réveil le lendemain matin, il faisait un temps radieux et je me sentais merveilleusement bien! C’est là que j’ai pu me rendre compte à quel point nous étions bien situés et que le château se trouvait réellement juste en face de l’auberge de jeunesse, perché au sommet d’un promontoire. Tel que je l’ai mentionné précédemment, le Edinburgh Castle se trouve à l’extrémité de la rue principale (Royal Mile). Le château, qu'on appelait jadis « Din Eidyn », est devenu le château royal principal d'Écosse au Moyen Âge et fut assiégé à maintes reprises durant les longues guerres avec l'Angleterre. Depuis 1566, le château n'est qu'une forteresse de garnison (encore aujourd'hui) et il est devenu un icône nationale, déclarée site du patrimoine mondial. Castle Rock est le plus ancien site fortifié de Grande-Bretagne qui ait été continuellement occupé.


Après un déjeuner à l’auberge, Lubo et moi avons décidé de profiter du beau soleil pour visiter le château. On nous a averti à maintes reprises que la température était changeante ici, et qu’un ciel bleu pouvait facilement virer au noir et se déverser sur nos têtes sans aucun avertissement.


J’ai adoré la visite! Notre guide, habillé d’un pantalon tartan, nous a raconté l’histoire du château avec humour et, même s’il n’était pas originaire d’Écosse (il était anglais), son accent était tout de même absolument charmant.


J’ai particulièrement apprécié la visite des caves du château. Deux étages de caves en pierre telles des cavernes se situent en profondeur sous le Great Hall et le Queen Anne Building. Elles ont eu des usages multiples au cours des siècles, mais c'est leur usage de prison de guerre qui enflamme le plus notre imagination. La plupart des prisonniers étaient des marins, et ils rêvaient toujours de s'évader. L'un d'eux se cacha même dans une charrette remplie d'excréments pour s’échapper, mais son corps s'écrasa sur les rochers plutôt que dans l’eau lorsqu'on vida la charrette par-dessus les remparts du château. Quatre autres prisonniers s'échappèrent en 1799 en glissant en bas des rochers sur des cordes à linge. L'évasion la plus hardie eut lieu en 1811 lorsque 49 prisonniers creusèrent le mur du parapet sous la batterie; hormis l'un d'entre eux, ils parvinrent tous à s'échapper. Le trou est encore visible aujourd'hui. Voir la vidéo ci-dessous pour la reconstitution d’une scène d’autrefois entre prisonniers… Pour plus de détails sur la visite du château, voyez les commentaires du diaporama en fin de chapitre.




Après la visite du château, il était temps de se ravitailler. Lubo et moi avons choisi le Castle Arms, un pub vraiment bien où l'on peut manger de la nourriture écossaise « typique » et boire de la bière en fût. Beaucoup de gens locaux s'y rendent pour manger ou boire, et les backpackers de mon auberge ont droit à un rabais sur le menu ainsi que l'alcool. Il faisait si froid et j’avais si faim que j’ai osé essayer le Yorkshire pudding, mais quand même pas le Haggis. Je ne peux dire que c’est mon plat favori, mais ça a rempli le trou qui s’était creusé dans mon estomac!


Nous avons ensuite passé l’après-midi à nous promener le long de la Royal Mile, admirant les divers édifices dont les portes m’ont charmées (voir le diaporama qui suit).



Cette promenade nous a menée jusqu’à Holyrood Park, où l’on retrouve le sommet le plus haut du parc, qui s'élève à 251 mètre au-dessus de la ville. Arthur's seat représente un paysage typique des highlands d'Écosse en plein centre-ville! Le soleil continuant de briller, nous avons décidé de monter jusqu’en haut. C'était MAGNIFIQUE, autant en haut qu’en cours d’ascension!!! Il ventait TELLEMENT fort! Je ne portais pas des bons souliers de marche et venu le temps de grimper les derniers mètres jusqu’au sommet, j’ai décidé de m’arrêter et d’attendre Lubo dans un coin où il ventait un peu moins. J’avais peur (vraiment peur) de m'envoler si je montais plus haut. Il ventait si fort que j'arrivais à m'appuyer SUR LE VENT avec tout le poids de mon corps, sans tomber. La seule chose avec laquelle je pourrais comparer la force du vent, c'est mon saut en parachute en Nouvelle-Zélande où je tombais du ciel à des vitesses de 200km/h. Lubo est éventuellement venu me rejoindre, me racontant qu'il n'avait même pas été capable de faire face au vent tellement ça soufflait fort tout en haut. Nous avons tenu nos tuques avec nos deux mains pour ne pas qu'ils s'envolent alors que nous commencions à redescendre.


Nous sommes arrivés en bas en un morceau, mais il en aurait fallu de peu pour que nous déboulions pendant plusieurs centaines de mètres tellement le vent soufflait fort de tous les côtés en même temps!


Il se faisait tard, mais nous avons réussi à nous rendre au Holyroodhouse Palace à temps pour acheter des billets et faire une visite. Nous étions les derniers visiteurs de la journée, car la caissière de la billetterie a fermé sa caisse juste après nous avoir donné nos billets. Ouf! Il faisait encore beau, alors il fallait en profiter autant que possible pendant qu’il faisait encore clair dehors.


Le Palais fut fondé par David Ier d'Écosse en 1128 à titre de monastère. Il se trouve tout au bout de la Royal Mile, à l’opposé du château, qu’on ne peut toutefois voir de là car il s’agit d’une très longue artère. Son nom, Holyrood, est une version anglaise de Haly ruid en scots, qui signifie « Sainte croix ». En passant, je me permets de faire une parenthèse : le scots est une langue germanique parlée en Écosse et dans le nord de l’Irlande (dans l’Ulster), qui ne doit pas être confondu avec le gaélique écossais, parlé dans les Highlands et dans les Hébrides (archipel du Royaume-Uni situé à l'ouest de l’Écosse)[1]. Ainsi, le scots et le gaélique écossais sont tous deux reconnus comme étant des langues nationales en Écosse.


Depuis le XVe siècle, le Palais de Holyrood est la résidence officielle principale des rois et reines d’Écosse (la reine Marie Stuart y a vécu entre 1561 and 1567). Aujourd’hui, il s’agit de la résidence officielle du monarque britannique au pouvoir (Elizabeth II) lors de ses séjours en Écosse. Le rôle du palais s’est accru depuis l’ouverture du parlement écossais en 1999, avec des membres de la famille royale qui y séjournent régulièrement tout au long de l’année. La reine Elizabeth II y passe une semaine à chaque été (la dernière semaine de juin ou la première de juillet) afin d’y organiser des réceptions en plein air ou des cérémonies officielles.


La visite dure environ une heure et nous savourons tous les menus détails qui nous sont dictés sur un audio-guide à mesure que nous déambulons dans les corridors du palais, qui sont étroitement surveillés par des gardes de sécurité. Venu le moment de quitter les lieux, nous constatons que le soleil se couche et que nous sommes les derniers visiteurs de la journée.


Lubo et moi remontons la Royal Mile en partageant nos impressions de la journée. Avant de n’arriver à la hauteur de notre auberge de jeunesse, nous bifurquons sur la rue South Bridge afin de trouver le supermarché dont nous ont parlé les gens à la réception de notre auberge. Nous marchons une dizaine de minutes, puis la rue change de nom pour devenir Nicolson St. Nous passons devant le « Festival Theatre », et après l’échange d’un regard, nous décidons d’y entrer pour voir si des billets de dernière minute sont disponibles pour un spectacle moindrement intéressant. De fait, la troupe de danse hip-hop de rue « Pied Piper » se donne en spectacle ce soir-là, et Lubo et moi sautons sur l’occasion. Nos billets achetés pour la représentation à 19h30, nous nous dépêchons de trouver le supermarché, faire nos courses, rentrer à l’auberge pour prendre une douche et manger, puis nous revenons au théâtre pour assister au spectacle.


Nous sommes divertis par la troupe pendant près de deux heures, de la première jusqu'à la dernière minute. Quel talent! C’était absolument incroyable!! Vraiment très original. J'ai adoré le scénario et la danse hip-hop mêlée aux arts-martiaux, le tout pour raconter une intrigue vieille de plusieurs centaines d'années (voir la description ci-dessous), mais transformée pour être d'actualité, en lien avec les gangs de rues, la corruption au niveau municipal, la violence, le sexe, bref, tout ce qu'on retrouve à la télé de nos jours... mais exprimé à travers la danse.


Le nom de la troupe (Pied Piper) est inspiré du conte « Le joueur de flûte de Hamelin », une légende allemande datant de 1284 et qui raconte l’histoire d’un joueur de flûte payé par le maire de la ville d’Hamelin pour débarrasser la ville des rats qui l’ont envahie et qui l’infestent. C’est en jouant de sa flûte que l’homme a pu attirer les rats jusqu’à la rivière arrosant la ville, où ils se noyèrent tous. Malgré qu’il ait accompli la tâche qu’on lui avait assignée, le joueur de flûte ne fut pourtant pas été payé, même que les habitants de la ville le chassèrent à coups de pierres. Il quitta donc la ville, mais seulement pour y revenir quelques semaines plus tard afin de se venger. En plein milieu de la nuit, il joua sa flûte pour attirer les enfants de Hamelin vers une grotte qui se referma derrière eux. Cette fin macabre a plusieurs versions différentes (les enfants se noient dans la rivière ou meurent dans un glissement de terrain), mais en bout de ligne, les enfants finissent toujours par succomber.


Aaaaah, ces allemands et leurs contes macabres! Ils l’ont l’affaire! Haha… Les frères Grimm ont publié leur propre version de cette histoire en 1816, version qui a inspiré le poème « Le joueur de pipeau de Hamelin » de Robert Browning, écrit en 1849. C’est ce poème qui aurait inspiré la performance contemporaine donnée par la troupe « Pied Piper ». L'histoire dans le spectacle a lieu dans un milieu urbain contemporain mais inconnu, où les rats sont incarnés par des jeunes habillés en "hoodies" noirs qui font du trouble (des trafiquants de drogue, des prostituées, etc., qui sont considérée comme de la vermine sociale) dont des politiciens locaux (qui ont l'allure de clowns en costume-cravates) tentent de se débarrasser en engageant le "pied piper". Voici une vidéo donnant un aperçu de ce que nous avons vu :



Pour ceux qui en voulaient plus…



Notre première journée à Édimbourg fut donc une journée bien remplie et tout à fait mémorable. Je ne suis ici que depuis 24 heures mais je suis déjà conquise!!! J’ai hâte de voir ce que les autres journées nous réservent… En attendant, DODO!





[1] Je ne peux m’empêcher de mentionner que le gaélique écossais est également parlé par quelques communautés de Nouvelle-Écosse (surtout dans l’Île du Cap-Breton).

© Madeleine Beaudet, 2009. Tous droits réservés.