Mardi le 3 février. Ça y est, j’y vais, c’est décidé. J’ai pris ma décision hier soir avant de me coucher. Je le regrette déjà. Il n’est pas trop tard pour changer d’idée… Mais, j’ai promis à Erin. Une promesse, c’est une promesse, pas vrai?
J’ai mal dormi. Je suis stressée. J’ai des papillons dans le ventre, un chat dans la gorge. C’est ridicule! Pourquoi est-ce que je m’inflige ce genre de défi? Qu’est-ce que j’essaie de prouver en tentant de participer à un tel événement?? Qu’est-ce que les gens vont penser de moi si on me choisi??? J’ai vraiment le don de me mettre les pieds dans les plats!
Bon, d’accord. Respire. Respiiiiiiiire. Tu te souviens comment, franchement. Inspire… Expire… Inspire… Enwèèèye, expire! Voyons-donc, j’ai pas dit « hyperventile »!!!!! !@/?*&$!!
Toute la journée, l’audition me guette, me désespère, m’obsède. Je me sens écrasée, je suffoque, je me noie dans ma peur, je m’étouffe avec mes mots, je suis étourdie par l’ouragan de mes pensées, je trébuche sur mes doutes, je crache et toussote mes élans de panique.
Soudain, le calme plat. Une pensée s’infiltre, prend de l’expansion et vient écraser les doutes, les craintes, les angoisses. Après tout, ce n’est qu’une audition! Le théâtre, ce n’est pas mon truc, je ne serai pas choisie, je me réveillerai de ce cauchemar et la vie continuera son cours.
Une autre pensée émerge soudain, et elle me redonne peur, mais pas la même peur qu’avant. Pas la peur qui étouffe les mots dans la gorge. Une peur d’admettre la vérité, la peur d’admettre un désir culpabilisant.
J’ai envie d’être choisie. Eurk. Je hais l’admettre, mais c’est vrai, et ça me fait peur. Une petite partie de moi veut faire partie de cet événement. Une petite partie, loin dans mon subconscient, emprisonnée dans sa cage, la porte verrouillée. Elle tente de se faire entendre, mais je l’ai muselée parce qu’elle a deux petites cornes sur la tête et une queue en forme de flèche. Malgré tout, elle est là, et picote farouchement ma conscience de son trident aiguisé.
Je relis mon texte. Mais qu’est-ce qui m’a pris de choisir CE texte? Est-ce supposé révéler un aspect obscur de ma personnalité? Un côté… sensationnaliste? Pire. Pervers? Je n’ai jamais fait de théâtre. Correction. J’ai eu un rôle, une fois, où je prononçais exactement dix lignes sur scène. C’était au cégep. Ça ne compte pas.
J’adore parler. J’adore raconter des histoires, mille et une péripéties. Je suis un verbomoteur. Un infatigable moulin à parole, qui a toujours quelque chose à dire, toujours une réflexion à faire, toujours un commentaire à passer. Ma bouche parle avant même que les pensées ne se forment dans ma tête. Bla-bla-bla-bla-bla. Bla-bla-bla-bla-bla. Un leitmotiv, un bruit de fond, de l’électricité statique.
Ça, c’est moi. Toutes-les-secondes-de-toutes-les-minutes-de-toutes-les-journées. Pouah! Mais le fait de m’imaginer en train de « faire semblant pour de vrai », de jouer la comédie, de performer devant un auditoire… je deviens minuscule, je m’efface, je disparais, je… me… tais.
Bizarre. Bizarre.
Pourquoi fais-je un tel cas de cette audition? Quel est le contexte? Ça y est, j’y arrive enfin. « Les Monologues du vagin ». Voilà pourquoi je capote. Le 8 mars, c’est la journée internationale des femmes. Aux États-Unis, dans les universités et collèges, il est relativement commun de souligner cette journée en performant The Vagina Monologues d’Eve Ensler (1996). Cette pièce de théâtre avait fait tout un tabac à Broadway, mais est aussi très populaire ailleurs dans le monde. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été traduite en vingt-six langues. C’est une pièce féministe, une comédie, un drame, c’est une pièce qui rassemble les témoignages de 200 femmes ayant été interviewées par Eve Ensler, qui révèlent les secrets de leur vie sexuelle et qui dévoilent au grand jour les tabous du vagin.
Erin, une copine américaine, a décidé de reprendre cette tradition, ici en Suède, et a décidé de présenter la pièce jeudi le 5 mars, juste après une présentation de Sofia Westerberg sur le thème Women in Conflicts.
Qu’est-ce que cette histoire de présentation et qui est Sofia Westerberg? Tous les jeudis, l’association UF (Utrikespolitiska studentföreningen, pour ceux qui voulaient le savoir...), organise des conférences ou présentations où des spécialistes (diplomates, fonctionnaires, académiciens, etc.) sont invités à présenter sur des sujets d’actualité. À date, il y a eu l’ambassadeur israélien en Suède, Benny Dagan, suivi la semaine suivante d’une présentation donnée par un représentant de l’ambassade américaine en Suède, Robert Hilton, (deux rencontres dont je vous parlerai dans le chapitre 16), et bientôt, Mme Westerberg viendra présenter sur le thème de Women in Conflicts, puis éventuellement, l’ambassadeur d’Azerbaïdjan viendra également parler sur le campus. Je crois qu’il y en aura d’autres, mais je n’ai pas encore tous les détails de la programmation. En passant, je ne sais pas encore qui est Mme Westerberg… Je vous reviendrai avec plus de détails après le 5 mars (si je survis à la pièce de théâtre)!
Erin fait partie de l’UF, et elle a saisi l’opportunité du thème de la femme pour présenter la pièce de théâtre d’Eve Mensler tout de suite après la conférence de Mme Westerberg.
Je n’avais jamais lu cette pièce de théâtre, et je me suis engagée à faire l’audition avant de la lire. Peut-être n’aurais-je pas eu le courage si je l’avais lu avant… Bonne ou mauvaise chose? On le saura en mars.
Ai-je été choquée par ce que j’ai lu? Oui, non. Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que certaines parties m’ont fait rire aux larmes, et que d’autres m’ont presque fait pleurer. J’ai aimé la pièce, ça, j’en suis certaine.
Mais je m’imagine mal en train de prononcer une litanie de termes vaginaux devant une audience de cent à deux cents personnes. Vulve, noune, plotte, chatte. En anglais? Cunt, beaver, fanny, pussy… Oh là là.
Ces mots sont dans le monologue que j’ai choisi pour l’audition. Quel monologue? « My angry vagina ». Pourquoi un tel choix? Euuuuh. Hummmmm. Euuuuh. Peut-être que j’ai envie de choquer. Peut-être que je trouve le monologue révélateur. En fait, non. Quand j’y pense vraiment, c’est plus simple que ça. Ce n’est pas dans un élan féministe. Ce n’est pas le fruit d’une intense réflexion. Au contraire, c’est parfaitement spontané! J'ai choisi ce monologue parce qu'il m’a fait rire. C’est tout. J’aime rire. J’aime faire rire. Je ris, tu ris, nous rions. Riez!!!!
Je n’ai aucune idée de ce qui m’a pris. Je n’ai pas mémorisé le texte à temps pour l’audition (à un soir de préavis, ça aurait été un exploit), mais je me suis inspirée de quelques vidéos sur YouTube pour m’aider à être à l’aise avec le texte et pour m'aider à mieux imaginer comment le performer. Je me suis pratiquée un peu devant le miroir, mais j’étais incapable de garder mon sérieux.
16h00. Je suis sur le campus. C’est le temps d’y aller. Je monte tranquillement à l’étage pour trouver la salle où se déroule l’audition. Je sais qu’Erin et son équipe m’attendent. Je monte une marche. Vagina. Deux marches. Vagina. Vagina. Trois marches. Vagina, vagina, vagina. La prononciation anglaise me fait penser à la capitale provinciale de la Saskatchewan. Je me concentre sur ce fait, et ça m’aide à ne pas trop penser à ce que je m’apprête à faire. Ça y est. J’y vais. J’ouvre la porte. Je ferme la porte. Je « performe ».
En passant, l’audition, c’était le 3 février, mais ça, c’était hier. J’ai écrit au présent parce que je trouvais ça... plus « punché ». J'ai déjà reçu la réponse, et je peux donc vous annoncer que j’ai été sélectionnée pour participer à la pièce, le 5 mars en soirée. Quand Erin m’a annoncé la nouvelle, j’étais profondément traumatisée et j’ai voulu changer d’idée. Depuis, j’ai déjà assisté à trois répétitions, et après avoir rencontré les autres filles du groupe, je suis rassurée, et même enthousiasmée par le projet. On m’a donné un deuxième monologue à apprendre. « The Flood ». Nous sommes huit filles au total, avec deux monologues chacune à performer. Nous avons moins d’un mois pour monter la pièce et apprendre nos textes. Ce sera très amateur, et je n’ai aucune idée comment le mélange de nationalités au sein de l’auditoire réagira au contenu…
Bof, la vie est courte, et j’aime mieux regretter de faire quelque chose que de ne pas le faire. Espérons que je penserai la même chose le 5 mars, après la performance…
Sommes-nous invités ?
RépondreSupprimerJosé
Mais bien sûr! J'imagine que quelqu'un va faire des p'tits films de la performance, mettre ça sur YouTube, et ensuite, je ne pourrai plus jamais trouver une job... ;-)
RépondreSupprimerFélicitations!!!!! Aie, c'est pas mal excitant! J'ai bien hâte de voir ça sur YouTube!
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