À la découverte de Cracovie
Malheureusement, Henning est parti pour l’aéroport à 5h ce matin. Déjà! Mais cela ne m’a pas empêché de partir à la découverte de la ville, en commençant par la basilique Sainte-Marie (Kościół Mariacki). Il s’agit d’une magnifique église gothique située en plein cœur de la place principale, construite au cours des 15e et 16e siècles. La basilique servait à la classe bourgeoise. On y retrouve une foule de richesses (dont beaucoup d’or!). Il faut payer pour prendre des photos et plusieurs gardes surveillent de près les visiteurs qui viennent faire leur tour.
Après cette brève visite, j’ai continué mon chemin et ai quitté la place principale afin d’aller me promener parmi les petites rues de Kazimierz, le vieux quartier juif. J’ai été conquise par tout ce que j’y ai vu et ressenti. J’y ai trouvé un café alternatif, le café Alchemia, éclairé uniquement à la bougie et où régnait une étrange atmosphère que je qualifierais d’atemporelle. Quoique désert lors de mon intrusion, les murs du café suintaient son histoire et ses anecdotes. Les tapis usés murmuraient tous les pas dansés au son d’une musique jazz enivrante, alors que les sous-verres en dentelle susurraient des secrets échangés à voix basses entre amoureux ou mafiosi. La jolie blonde derrière le bar cachait bien ses cernes dans la pénombre ambiante, et quoique ses lèvres charnues, ses pommettes saillantes et son nez aquilin doivent lui attirer une foule de regards admiratifs et pervers aussi, ses sourcils dont l’arcade suggère des airs sarcastiques encadrent à ravir un visage aux expressions à la fois désinvolte et arrogante qui inspirait indubitablement le respect et l’admiration.
Je me suis arrachée de ce lieu mystique avec regret après avoir bu un délicieux café, rédigé quelques cartes postales dans une dense pénombre que perçait difficilement le fin halot d’une flamme fragile et oscillante, et passé un nombre indéterminé de minutes à m’imprégner du tableau vivant aux allures de nature morte qui se présentait à moi.
En continuant ma marche dans le quartier, je suis tombée sur le Galicia Jewish Museum, où j’ai décidé de m’arrêter le temps de faire le tour d’une exposition sur les héros polonais ayant rescapé des juifs d’une mort certaine en les cachant chez eux au risque d’y perdre leur propre vie. J’ai ensuite acheté le CD de la musique qui jouait alors que je déambulais dans les deux grandes pièces où étaient exposés images et textes, une musique klezmer (qui est une tradition musicale des Juifs ashkénazes) qui semblait évoquer toute la gamme d’émotions par laquelle on pouvait passer en visitant l’exposition. Quel beau souvenir!
Avant d’entrer dans l’édifice, j’avais rencontré une jeune américaine qui faisait elle aussi une brève escapade en Europe de l’Est afin de prendre un répit de ses études en histoire à Oxford en Angleterre. Cette jeune chinoise née aux États-Unis et qui n’avait jamais mis les pieds dans le pays de ses aïeux m’a approché alors que je me dirigeais tranquillement vers le musée. Avant même qu’elle n’ait le temps d’ouvrir la bouche, à sa démarche et son expression faciale, j’ai deviné qu’elle était nord-américaine et qu’outre le fait de voyager seule, elle se sentait seule.
Nous avons piqué une petite jasette et, après ce bref échange verbal accompagné d’un échange d’adresses courriel, nous avons convenus de nous retrouver plus tard en soirée afin de prendre un verre et continuer notre discussion. Ayant moi-même voyagé seule, je connais la valeur de croiser quelqu’un qui est moindrement ouvert aux autres et qui possède une bonne oreille lorsqu’on souhaite se délivrer de toutes les expériences qu’on a accumulé à force de se promener et visiter par soi-même.
Après ma visite au musée, les borborygmes produits par mon estomac m’ont guidé chez Kuchnia u Doroty (« La cuisine de Dorothée »), où je me suis délectée devant un bol de żurek z jajkiem i kielbasą (soupe amère avec œufs et saucisses) en écrivant d’autres cartes postales. Cette pause gastronomique ravigotante m’a permise de continuer à marcher et à découvrir de nouveaux recoins de la ville pour le restant de l’après-midi.
En soirée, après un échange de courriels avec la jeune américaine, nous nous sommes retrouvées devant la basilique Sainte-Marie afin de trouver un endroit sympathique où s’asseoir pour prendre un verre. J’ai réalisé en quelques secondes que cette dernière avait maints préjugés par rapport à… TOUT! Malgré cela, nous avons réussi à trouver un lounge « à son goût », où elle pouvait boire et manger quelque chose « à son goût ». À force de la regarder scruter le menu d’un œil inquiet et de harceler le serveur qui s’exaspérait toujours plus après chaque nouvelle question, je l’ai poussé à faire un choix standard qui ne saurait la décevoir et qui m’éviterait une scène embarrassante auprès du serveur.
En sirotant nos boissons, j’ai appris qu’elle avait fait ses études à Princeton et qu’elle vivait selon les règles et les attentes de ses parents. Ceux-ci, demeurés enracinés dans la culture et la mentalité de leurs origines, avaient réussi, en lui dictant chacune de ses pensées et de ses actions, à rendre la frêle créature assise de moi parfaitement anxieuse et tourmentée par toutes les petites choses de la vie, inhibant son sens de l’initiative, de l’aventure et sa joie de vivre tout en l’encastrant dans une panoplie d’idées préconçues et la pétrifiant lorsque confronté à l’adversité. C’est ainsi qu’à l’âge de 23 ans, elle n’avait encore jamais embrassé un garçon, n’avait jamais voyagé seule, n’avait jamais fait de folies ni pris de risques… jusqu’à ce qu’elle décide de faire ce voyage.
Étouffant dans son cocon à Princeton, elle avait réussi à échapper aux griffes de son destin épouvantablement stable pour entreprendre un échange étudiant en Angleterre. N’étant toujours pas satisfaite des expériences « oxfordiennes » vécues pendant son échange étudiant, elle décida de profiter de brèves vacances pour entreprendre un voyage en Pologne et d’autres pays environnants.
Nous avons discuté de tout et de rien, et aux fils d’anecdotes, elle m’a posé trente-six milles questions sur ma vie et mon parcours, me racontant ensuite toutes ses remises en question et me demandant mon opinion et des conseils… Je sentais qu’elle m’élevait sur un piédestal où je n’avais pas lieu d’être, buvant mes paroles et s’épanouissant au fil de mes réponses. Me remémorant une conversation où les rôles étaient inversés, conversation que j’avais eue à 19 ans sur une plage en pleine nuit avec une gentille anglaise de sept ans mon aîné, je me suis dit que je pouvais bien jouer le rôle de la « grande sœur bienveillante » pour cette jeune fille assaillie par les doutes et dont l’estime de soi semblait prête à éclater en de milliers de petits morceaux dès la première secousse.
Nous avons quitté le lounge au moment où il fermait ses portes, et venu le temps de se séparer pour toujours devant la basilique Sainte-Marie, elle m’a prise par les mains et m’a dit, tout en me fixant dans les yeux, que notre rencontre fortuite lui avait fait le plus grand bien et qu’elle ne m’oublierait jamais, que j’avais changé sa vie pour toujours.
Un peu mal à l’aise, mais me sentant malgré moi soudain très légère, je suis rentrée à l’auberge me coucher…
Château de Wavel
En cette dernière journée de voyage à Cracovie, Spartak, Lubo et moi avons décidé d’aller visiter le château royal de Wavel. Nous ne l’avons pas regretté! Le temps était encore moche, mais cette fois la pluie tombait si fort qu’elle rebondissait de sorte à nous donner l’impression qu’il pleuvait « par en-dessous ».
Le château date du 9e siècle et se trouve sur un plateau calcaire à 228 mètres au-dessus du niveau de la mer, au bord de la rivière Vistule. Une légende veut qu’un dragon (le smok wawelski) vécût dans une grotte non loin du château et qu’il passait son temps à terroriser les habitants de l'ancienne Cracovie. Un dénommé Krakus aurait tué le dragon en lui offrant une peau de mouton remplie de soufre et de goudron, ce qui le poussa à boire tellement d’eau qu’il finit par exploser. Ça me plaît, haha!
Nous n’avons pu visiter que la trésorerie de la couronne puisque les autres salles d’exposition étaient fermées aux visiteurs. Nous avons principalement vu des armes de toutes sortes (armes à feu, épées, arbalètes et arquebuses…) et avons visité un grand sous-sol rempli de tapisseries et de canons. C’était très intéressant et très impressionnant.
Le temps a filé si rapidement que nous n’avons pas eu le temps de faire autre chose après la visite. Nous avons donc pris le train pour se rendre à l’aéroport, où nous avons encore une fois subi l’habituelle folie de « je n’ai pas de numéro de siège alors je dois me battre pour arriver à l’avion en premier pour être proche d’un hublot ». Pouâh! Le décollage m’a donné la chaire de poule et les chutes d’altitude en traversant de gros nuages gris ont fait peur à plus d’un passager (une chance que je n’ai pas crié), mais une fois haut dans les airs, j’ai réussi à arrêter mes genoux de trembler et je me suis concentrée sur la belle musique klezmer qui coulait dans mes oreilles maintenant que j’avais le droit d’allumer mon joueur MP3. Dire que je dois reprendre l’avion dans douze jours! À moi l’Écosse!!!!!
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